De l'imaginaire
Avec Cul de bouteille, Jean-Claude Rozec nous met dans la tête d’un gamin bigleux, choqué de découvrir le monde réel sous l’effet correcteur de ses nouvelles lunettes. L’évidence eût été qu’il apprécie cette prothèse, mais non, la réalité l’incommode, le déprime. Le manque d’acuité visuelle lui ouvrait un boulevard pour fantasmer un monde à sa convenance, peuplé d’êtres surnaturels. Avec les lunettes, il doit se colleter avec le vrai paysage, une ville assez moche, les vrais gens, des écoliers féroces et des parents idiots... De quoi déchanter.
Belle métaphore que ce film, qui parle de la force de l’imaginaire pour nous délivrer de la grisaille du quotidien. Quoi de mieux qu’un dessin animé pour opérer ce subtil glissement du réel au rêve, et retour ?
CUL DE BOUTEILLE
CUL DE BOUTEILLE
de Jean-Claude Rozec (9' - 2010)
La nouvelle, terrible, est tombée : profondément myope, Arnaud doit porter des lunettes. Et pas n’importe quelles lunettes : une monture grossière qui lui décolle les oreilles et lui pince le nez, des verres si épais que ses yeux ne semblent plus que deux petits points noirs… Ces affreuses binocles, Arnaud ne les aime pas et il préfère de loin le monde flou et protéiforme de sa myopie, peuplé de monstres, licornes et chimères qui apparaissent au gré de sa fertile imagination.
>>> un film produit par Vivement Lundi! et Blink Productions
Entre rêve et réalité
Entre rêve et réalité
par Jean-Claude Rozec
Cul de bouteille est un film qui épouse le point de vue de son personnage principal, Arnaud, un petit garçon constamment tiraillé entre le rêve et la réalité. Ses chimères, à la fois fruits de son imagination et symptômes de sa myopie, prennent pied dans la banalité du quotidien: un portemanteau cache un troll, un instituteur dissimule un cyclope monstrueux, une flaque d’eau abrite une licorne...
Ces rêveries s’inspirent de moments que nous avons tous vécu, quand, par ennui ou inattention, nous fixons un objet jusqu’à y deviner une autre forme : une tache sur le sol, un motif sur une tapisserie etc. Pour matérialiser ce genre d’illusion, le film utilise le procédé des images doubles, ou images instables. Popularisé par des artistes comme Salvatore Dali ou Octavio Ocampo, ce jeu visuel permet de faire coexister deux représentations dans une seule image. L’une ou l’autre apparait selon le point de vue que l’on porte sur le dessin,
l’interprétation que l’on donne à une ligne ou une masse... Une astuce visuelle toute désignée pour retranscrire l’imaginaire ludique et inventif d’un petit garçon !
Afin de renforcer l’efficacité de ce procédé, Cul de bouteille est tourné en noir et blanc. En effet, à la manière d’un filtre, l’absence de couleurs épure l’image et les compositions, permettant une meilleure correspondance entre les éléments ainsi qu’une plus grande lisibilité dans les transitions imaginaire/réalité.
Du point de vue graphique, l’esthétique du film s’oriente vers un mélange d’aquarelles et d’infographie, avec beaucoup de textures et de matières. Cet entrelacement est particulièrement poussé lors des séquences oniriques. Les créatures fantastiques que voit Arnaud ont des traits variables et mouvants, elles semblent susceptibles de disparaître à tout instant, et les différents éléments de l’arrière-plan, baignés dans un léger flou, se meuvent lentement, donnant l’impression d’une image en constante évolution.
Naturellement, la mise en scène reflète le point de vue du personnage principal : plongées et contre-plongées aiguës, perspectives accentuées, cadrages décentrés plaçant le plus souvent l’enfant dans la partie inférieure de l’image... Autant d’effets cherchant à traduire le sentiment de vulnérabilité que ressent Arnaud face à la réalité. De la même manière, la caméra devient très mobile lorsqu‘elle se plie à la curiosité et à la fantaisie de l’enfant, dont le regard débusque instantanément l’élément insolite caché dans le décor pour en faire surgir une forme extraordinaire.
La bande son
Cette subjectivité se retrouve dans le travail sonore. Chaque image double a en effet son équivalent au niveau du bruitage : le ronflement d’un moteur se transforme en grognement saurien, des pierres déversées se muent en mâchouillements, et le grésillement d’un poste de radio devient un charabia extra-terrestre... Cet écho sonore est destiné à renforcer l’impact des passages oniriques
en accentuant les correspondances visuelles. Par ailleurs, lorsqu’Arnaud se lance dans son périple à travers la ville, les bruitages font échos à ses sentiments. Au début, le rythme de la circulation évoque par exemple une respiration lente et apaisée, et le vent soufflant dans les rues fait tinter les lampadaires. Mais, au fur et à mesure de la balade, alors que le soir est tombé et qu’Arnaud prend conscience qu’il s’est perdu, l’ambiance sonore prend une autre tournure et l’accent est mis sur des sons plus industriels et stridents, comme le grincement des pelleteuses d’un chantier, ou bien la cacophonie rageuse d’une ligne de chemin de fer aux abords d’une grande gare.
À ce travail sur les correspondances visuelles et sonores s’ajoute la narration en voix off. En effet le récit nous est raconté rétrospectivement par un personnage dont l’identité nous est inconnue. Cette voix, tout en nous dévoilant les états d’âme du personnage, permet de styliser l’atmosphère du film et de lui donner cette tonalité de conte pour enfants, à la fois simple et chargée de différents niveaux de lecture. Bien entendu, même si elle est intégralement rédigée, la voix off est amenée à évoluer au cours de la production, son rythme, sa présence, son rapport à l’image pouvant être renforcée. La personnalité du comédien sera décisive dans ce processus. Je pense à Dominique Pinon pour interpréter le rôle. Son timbre de vieil enfant, touchant et drôle, me semble parfaitement convenir au ton de Cul de bouteille. Sa voix confèrerait au récit ce côté doux-amer, espiègle et fantaisiste que je recherche.
JEAN CLAUDE ROZEC
JEAN CLAUDE ROZEC
Né en 1978 à Lorient, Jean-Claude Rozec suit des études de Lettres Modernes puis d'Arts du Spectacle à l'Université Rennes 2 où il obtient une Licence Cinéma en 2000.
Il a fait plusieurs stages dans les sociétés de production locales en tant que décorateur et est un membre fondateur de l'Association Blink.
Outre la décoration et l'animation Jean-Claude Rozec est aussi storyboarder et intervenant dans les écoles et l'Université Rennes 2.
Sa filmographie à retrouver sur sa fiche artiste !
Plus que du noir et blanc
Plus que du noir et blanc
OUEST FRANCE >>> Jean-Claude Rozec, deux films et plusieurs prix. Après avoir fait ses armes sur les films des autres, le Rennais crée deux courts-métrages réclamés dans les festivals et plusieurs fois distingués.
BREF CINÉMA >>> Cul de bouteille : un véritable petit chef-d’œuvre. À travers son animation 2D à la fois digitale et traditionnelle, c’est, plus qu’en un simple noir et blanc, toute une gamme de gris qu’inventait le réalisateur Jean-Claude Rozec.
20 novembre 2022 04:07 - Béatrice Caillet
Magnifique, heureusement que j’ai mes lunettes et que j’ai rechappé à la myopie de mon père ... votre film est beau par son graphisme et sa poésie, merci de remémorer le monde de l’enfance dont je ne souhaite pas sortir depuis 6×10 années ...
8 février 2022 18:57 - Patricia
Très joli film!
21 décembre 2021 08:15 - COIRIER
je n'ai pas le berlue, quel beau film encore une fois .
26 mai 2020 10:33 - Betty Clavel
Superbe. Bravo et merci