Les oubliés de la Belle Étoile

hommes allongés dans l'herbe

Parole libératrice

D’emblée, l’on sent que chaque protagoniste de ce film avance dans le dur, et que les retrouvailles avec d’anciens camarades de classe n’ont pas l’air de les réjouir, chargés qu’ils sont de sacs un peu trop lourds, garnis de nourriture comme s’il fallait tenir un siège. Derrière les visages noués de ces trois hommes, leur chagrin d’enfants et leur colère d’adultes remontent par vagues.

Dans Les oubliés de la Belle Étoile, Clémence Davigo réunit trois anciens pensionnaires d’un centre de redressement catholique qui, des années 1950 aux années 70, a accueilli des centaines d'enfants à Mercury, en Savoie. Mauvais traitements, coups, malnutrition faisaient le quotidien de ces jeunes garçons.

Voici un documentaire impeccablement réalisé, dont les témoins sont remarquablement écoutés, l’on sent leurs propos se frayer un passage vers la lumière, pour que soient reconnues les violences subies, les vies brisées. Qu’ils ne soient plus seuls, chacun face à ses souffrances, victimes de n’être pas nés sous une bonne étoile.

FILM

LES OUBLIÉS DE LA BELLE ÉTOILE

de Clémence Davigo (2024 - 105')

En Savoie se situait le centre de redressement catholique La Belle Étoile. Dédé, Michel et Daniel y ont séjourné enfants dans les années 1950 et 1970, et y ont été battus, humiliés, affamés, détruits. Avec la complicité de la réalisatrice Clémence Davigo, ils se réunissent enfin pour briser le silence. Une épopée bouleversante sur le chemin de la mémoire et de la justice.

>>> un film produit par Cécile LESTRADE et Élise HUG, Alter Ego Production

〝Les trois années que Dédé a passées à Mercury, une petite commune située en Savoie, restent gravées dans sa mémoire comme les pires souvenirs de sa vie. Même la prison, c'était de la rigolade à côté, dit-il.〞

Clémence Davigo, réalisatrice
À PROPOS

Du collectif pour libérer la parole

La réalisatrice Clémence Davigo déroule l’histoire à l’origine du désir de faire ce film.

Dans mon premier film, Enfermés mais vivants, je faisais le portrait d’un couple, Annette et Louis, qui, pendant de longues années, s’étaient aimés malgré la prison qui les séparait. Je leur ai proposé de revenir sur les lieux où Louis avait été enfermé : les anciennes prisons de Perrache, alors transformées en université. Déambulant le long des murs et à travers les souvenirs, remontant le temps de l’enfermement, Annette et Louis racontaient leur lutte rageuse pour échapper intérieurement à la prison et sauvegarder leur sentiment d'être vivants.

Cette volonté de tordre le cou au destin, de tracer sa voie malgré ce qu'on a voulu faire de lui, je l’ai retrouvée chez un ami de Louis, rencontré lors du tournage : il s’appelle André Boiron, Dédé dans le milieu. Comme Louis, Dédé a connu la prison. Il y a passé 35 années de sa vie, pour braquages.

Grand monsieur à la voix attendrissante, Dédé a une belle gueule d'acteur italien. Souriant et malicieux, il s’exprime avec un léger zozotement qui contraste avec son coté flambeur. Manteau beige, chemise et chaussures de ville, il aime rouler dans de belles voitures même si ses moyens ne le lui permettent plus.

Au cours de nos discussions, j'ai compris que cet enfant de la misère et vieux gangster à la retraite avait une préhistoire à son histoire. Qu'il avait vécu une autre forme d'enfermement avant l'expérience de la prison. Dès l'âge de 9 ans, Dédé a été placé dans le centre de redressement de la Belle Étoile et ce qu'il m'en a raconté m'a bouleversée.


Les trois années que Dédé a passées à Mercury, une petite commune située en Savoie, restent gravées dans sa mémoire comme les pires souvenirs de sa vie. Même la prison, c'était de la rigolade à côté, dit-il. Selon lui, c'est d’ailleurs ce qui a marqué le début de la fin : À partir de ce moment-là, mon avenir était déjà tracé, c'était foutu. Lorsqu'il raconte les terribles souvenirs de son passage à la maison de correction et les sévices infligés par l’abbé Garin (le directeur du centre) et les chefs, c'est toujours avec des mots d'enfant : J’avais des bobos derrière les genoux qui ne guérissaient jamais. Et de conclure : Si je compte, en plus des années de prison, celles que j'ai passées en maison de correction, et autres centres d'apprentissage, j'ai pratiquement toujours vécu enfermé.

Ce n'est que des années plus tard, alors qu'il était déjà à la retraite, que Dédé a retrouvé, via les réseaux sociaux, un groupe d'anciens pensionnaires du centre de redressement de la Belle Étoile.

Un jour, Dédé m’a proposé de l’accompagner au repas partagé qu'organise chaque été ce groupe d’anciens pensionnaires de la Belle Étoile. Quelques heures de détente pour ceux qui furent des enfants abandonnés, placés, sur les lieux mêmes où ils se sont rencontrés. J'étais à la fois émue et surprise par cette improbable réunion. Qu'est-ce qui pouvait bien pousser Dédé et ses amis d'infortune à se retrouver tant d'années plus tard dans cet endroit dont ils gardent d’effroyables souvenirs ?

Entre pâté en croute, tarte aux mirabelles maison et cubi de rosé, le repas se déroule dans une ambiance bon enfant. Il fait beau, un groupe de bambins s’amuse au loin. Les paroles et les blagues fusent, mais je perçois quelque chose de lourd derrière cette apparente légèreté, une sorte de pudeur cachée.

Ce que j'ai tout de suite perçu, c'est un fort sentiment de fraternité, de joie, de camaraderie. Et mon désir de film est né ce jour-là : j'étais glacée par cette histoire terrible, mais en profonde empathie pour ces hommes et leur besoin de se retrouver, inlassablement.

J'ai alors souhaité réaliser un film qui puisse accueillir ce que je percevais chez ces hommes : les linéaments d'une amitié, les fils d'une complicité, les liens du malheur mués en de solides attaches pour continuer à vivre.

En écoutant ces hommes, aujourd'hui retraités, j'ai pu mesurer à quel point leur passage en centre de redressement durant leur enfance a eu de terribles répercussions sur toute leur existence. Chacun porte les marques de son séjour au centre de la Belle Étoile : mutisme, blocages, cauchemars, tentatives de suicide, isolement social, grande fragilité, problèmes de santé... Ils sont plusieurs à ne jamais avoir osé en parler, ni à leurs proches ni à d’autres. Et lorsque certains ont tenté de le faire, on ne les a pas crus. Pour la plupart, le traumatisme est tel qu'il aura fallu attendre soixante années pour que la parole se libère. Ce n’est pas juste le temps qui passe qui a permis à ces personnes de se raconter, c’est aussi la force du collectif, le réconfort d’être ensemble : se sentir rassuré sans avoir besoin d'expliquer, de prouver ou de se justifier.

Interview de la réalisatrice Clémence Davigo

L’équipe de KuB a rencontré Clémence Davigo au Dôme, à Saint-Avé, à l’occasion de la projection du film Les Oubliés de la Belle Étoile, dans le cadre du Mois du doc.

BIOGRAPHIE

Clémence Davigo

Davigo - portrait - Gabarit

Clémence Davigo suit des études aux beaux-arts de Lyon, puis une formation en réalisation documentaire de création à l’École de Lussas. Elle y réalise son premier court métrage, L’Usine, en 2014.

Elle travaille à Télé Millevaches comme chargée de réalisation, puis pour la mise en place d’ateliers audiovisuels avec différents publics, notamment en milieu carcéral.

Son premier film documentaire, Enfermés mais vivants, sort en 2018. En 2023, elle termine son deuxième long métrage documentaire : Les oubliés de la Belle Étoile.

Un de ses prochains projets, Sœurs, est en cours d’écriture.

REVUE DES MÉDIAS

Lumière sur les pratiques d’un centre

FRANCE CULTURE 🎧 (2025-28') >>> À Mercury, en Savoie, le centre de redressement catholique de la Belle Étoile a accueilli des centaines d'enfants, depuis les années 1950 jusqu'aux années 1970. Mauvais traitements, coups, malnutrition faisaient le quotidien de ces jeunes garçons. André et Daniel racontent.

FRANCE BLEU 📝 (2025) >>> Reportage. Les enfants violentés de Mercury en Savoie : Ce documentaire m'a libéré. Le documentaire Les oubliés de la Belle Étoile est sorti en salle cette semaine. Il a été projeté ce jeudi 13 février pour la première fois à Albertville, au Dôme cinéma, à 6 km seulement de Mercury où se situait ce centre de redressement La Belle Étoile. La réalisatrice Clémence Davigo était présente pour discuter avec les spectateurs, ainsi que la plupart des protagonistes du film. 

RTS 🎬 (2023-21') >>> 12h45, rubrique culture : Rencontre avec la réalisatrice française Clémence Davigo qui parle de son parcours, de son documentaire Les oubliés de la Belle Étoile et de la réaction de l’Église.

LES INROCKS 📝 (2025) >>> Les oubliés de la Belle Étoile de Clémence Davigo : rendre la parole aux enfants perdus. Un documentaire bouleversant et pourtant plein de pudeur sur une époque où des enfants étaient martyrisés dans les centres de redressement catholiques.

COMMENTAIRES

  • 26 décembre 2025 10:16 - DARON AC

    Très touchée par les révélations de ces hommes DIGNES. Que dire. Ils sont nobles et beaux. Très courageux.

CRÉDITS

réalisation Clémence Davigo
écriture Clémence Davigo, Anne Paschetta
image François Chambe
son Emmanuelle Villard

montage Lou Vercelletto
mixage Audrey Ginestet
étalonnage Antoine Rodet
musique originale Benjamin Glibert

coproduction Alter Ego Production, Lyon Capitale TV
avec la participation de Tënk, Mediapart
avec le soutien du CNC, Région Centre-Val de Loire, Région Nouvelle Aquitaine, Région Auvergne-Rhône-Alpes, PROCIREP-ANGOA

Artistes cités sur cette page

Davigo - portrait - Gabarit

Clémence Davigo

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