Quand les femmes ont pris la colère

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Plongeons grâce à l’objectif de René Vautier et Soazig Chappedelaine au cœur des années 1970 pour revivre cet élan social, à Couëron, autour de l’usine Tréfimétaux, dans ce grand mouvement de lutte pour l’amélioration des conditions de vie et de travail.

En 1976, les maisons d’ouvrier ne sont encore pas toutes équipées de WC. Passé un certain nombre d’enfants, la femme a trop à faire au foyer pour chercher du travail payé. Le salaire du mari peine à faire vivre le ménage. Aussi quand les travailleurs s’unissent pour demander 10% d’augmentation et que la direction de l’usine enjoint leurs épouses à faire revenir le calme, Les femmes prennent la colère, et pour de bon, jusqu’à l’occupation - courtoise - du bureau du directeur par douze d’entre elles. La plainte pour séquestration qui s’ensuit à leur encontre fait alors naître une mobilisation exceptionnelle.

Plus largement, c’est d’éveil politique et citoyen qu’il est question dans ce film au long cours. Entrées dans la lutte collective, les femmes prennent conscience de leur pouvoir. Et, sorties de l’isolement du foyer, elles mesurent le niveau de violence des inégalités qui les entourent. Pour chacune de ces douze femmes, l’issue de l’histoire est plus ou moins heureuse. Mais une chose est sûre, si c’était à refaire, elles le referaient, et même en mieux !

FILM

QUAND LES FEMMES ONT PRIS LA COLÈRE

de Soazig Chappedelaine & René Vautier (1978 - 74')

À Couëron, en Loire-Atlantique, une usine métallurgique dépendant du trust Pechiney-Ugine-Kuhman est en grève. Pour marquer leur solidarité avec leurs maris grévistes, des femmes de travailleurs envahissent le bureau du directeur et obtiennent en deux heures ce qu’on leur refusait depuis des mois. Mais la direction porte plainte et douze d’entre elles sont inculpées pour séquestration. La mobilisation s’élargit. Le film donne à voir l’émergence d’une prise de conscience collective, à la fois féministe et ouvrière.

>>> un film produit par l'UPCB (Unité de Production Cinématographique de Bretagne), restauré par Moïra Chappedelaine-Vautier

Il s’agissait d’une grève de huit semaines, rien d’exceptionnel en soi. La seule chose nouvelle, c’était que les femmes avaient pris la lutte en main.

René Vautier, coréalisateur
À PROPOS

Quand les femmes prennent la parole

En 2015, le magazine Décadrages - Cinéma, à travers champs, publie un dossier foisonnant, sur le cinéma de René Vautier. Il consacre l’un de ses chapitres au film Quand les femmes ont pris la colère. Extrait

François Bovier, Cédric Fluckiger, René Vautier et le cinéma ouvrier : l’UPCB, une structure de production au service des colonisés de l’intérieur, Journal Open Édition, 2015

Quand les femmes ont pris la colère aborde, d’un point de vue féminin, les luttes ouvrières, en dressant le portrait de femmes d’ouvriers. René Vautier, qui a été sollicité à l’UPCB pour filmer la grève à l’usine de Tréfimétaux, à Couëron, ne tarde pas à faire appel à Soazig Chappedelaine, ce film ne pouvant être réalisé que par une femme. René Vautier décrit en ces termes la genèse de Quand les femmes ont pris la colère, à l’occasion d’un entretien :

Ce sont des ouvriers de Saint-Nazaire qui nous ont signalé qu’il y avait des femmes qui avaient besoin de nous. […] Il s’agissait d’une grève de huit semaines, rien d’exceptionnel en soi. La seule chose nouvelle, c’était que les femmes avaient pris la lutte en main, sans bien s’en rendre compte, les premiers temps. On a donc écouté, observé, avec patience ; on a fait un constat. Le film s’est fait en dix-huit mois, on a suivi le cours des événements. […] Dans les événements qui s’imprimaient sur la pellicule, il y avait quelque chose qui me dépassait : le problème des femmes.¹

Quand les femmes ont pris la colere - Vautier - gabarit (2)

La situation politique particulière traversée par les ouvriers et les ouvrières de Tréfimétaux appelle donc une autre analyse que celle d’un mouvement social global, les femmes constituant elles-mêmes une minorité au sein des organisations ouvrières (en l’occurrence, la CGT, voire même l’Union des femmes françaises, qui est en quête d’une reconnaissance auprès des organisations syndicales). Soazig Chappedelaine ne manque pas de préciser que le film, s’il avait été dirigé par Vautier, ne se serait pas centré sur le témoignage des douze femmes inculpées à Tréfimétaux suite à leur action de solidarité avec les grévistes de l’usine :

Si René Vautier avait poursuivi lui-même le film, il aurait montré la lutte, avec ses différentes composantes. J’ai préféré m’en tenir à l’action des femmes, et à ce qu’elles avaient à dire sur leur lutte.²

Le film est donc centré sur des entretiens, en interrogeant l’articulation entre l’intime et le collectif, la vie privée et le militantisme social. Vautier prend en charge la conduite des entretiens, tandis que Bruno Muel, Théo Robichet et Pierre Clément signent l’image. Le film, en multipliant les entretiens, donne à voir et à entendre une série de prises de paroles de femmes sur leur condition d’ouvrière, leur vie de couple, leurs activités familiales et leurs tâches quotidiennes. Il ne s’agit pas là seulement d’un témoignage exceptionnel sur la liaison entre lutte sociale et conditions des femmes mais encore d’un appel à l’action et à la mobilisation.

Mais le film ne propose pas pour autant un portrait enthousiaste, sans nuances, de la lutte, prenant également la mesure des répercussions du conflit (malgré le non-lieu prononcé quelque dix-huit mois après les inculpations). Certaines inculpées se sont séparées de leur mari, ont perdu leur travail.

¹,² Claire Devarrieux, Dix-huit mois de la vie des femmes, entretien avec Soazig Chappedelaine et René Vautier, Le Monde, 3 novembre 1977.

BIOGRAPHIES

Soazig Chappedelaine

Chappedelaine - portrait - Gabarit

Soazig Chappedelaine est une réalisatrice et monteuse française. Dans les années 1970, elle travaille au sein de l’Unité de production Cinéma Bretagne aux côtés du cinéaste René Vautier, son compagnon. Parmi ses sujets de prédilection : les réalités sociales, le monde du travail, la musique.

René Vautier

Vautier - portrait - Gabarit

René Vautier (1928–2015) est un réalisateur et documentariste français, considéré comme l’une des grandes figures du cinéma documentaire politique en France. Très tôt engagé dans le cinéma comme outil d’information et de témoignage, il réalise en 1950 Afrique 50, film anticolonial qui sera censuré pendant plusieurs décennies.

REVUE DES MÉDIAS

De tous les combats

FRANCE CULTURE 🎧 (2025-91’) >>> René Vautier, caméra au poing. Dans René Vautier, caméra au poing, que Xavier Baert consacre au cinéaste en 2003, René Vautier raconte comment il a pris part aux luttes sociales et anticoloniales de la deuxième moitié du 20e siècle. De Afrique 50 à Colère noire, marée rouge, ses films sont les porte-voix de tous ces combats.

FRANCE CULTURE 🎧 (2026-59’) >>> Les Répondeuses (1977-1984), des féministes au bout du fil. En 1977, un collectif féministe de militantes du MLF a l’idée de créer un répondeur téléphonique afin de diffuser rapidement des informations tout en restant autonomes vis-à-vis des médias de l’époque. Près de 50 ans plus tard, les voix de ces Répondeuses nous parviennent depuis des bandes K7.

LUMNI 🎬 (1974-3’) >>> Appel du MLF à la grève des femmes. Lors d'un rassemblement en juin 1974, des militantes du Mouvement de libération des femmes appellent à une grève des femmes contre les tâches domestiques et sexuelles.

SAINT-NAZAIRE NEWS 📝 (2025) >>> Le 17 juin 1976, le procès de 12 femmes en colère s’ouvrait à Saint-Nazaire. Tout est parti d'une lettre envoyée aux épouses de 12 ouvriers par le directeur de l'usine Tréfimétaux à Couëron.

FRANCE CULTURE 📝 (2023) >>> Mèche insolente et corps moulé par un sous-pull : l'histoire sexiste des grèves d'ouvrières. La grève est-elle genrée ? Longtemps, l'image des ouvriers fut celle d'un ouvrier. Or les femmes aussi sont ouvrières... et souvent grévistes.

OPEN EDITION JOURNALS 📝 (2015) >>> René Vautier et le cinéma ouvrier : l’UPCB, une structure de production au service des colonisés de l’intérieur.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation René Vautier, Soazig Chappedelaine
    image Pierre Clément, Bruno Muel, Théo Robichet
    son Soazig Chappedelaine

    montage Maryvonne Le Brishoual
    mixage Antoine Bonfanti
    restauration Moïra Chappedelaine-Vautier

    production Unité Production Cinéma Bretagne

    Artistes cités sur cette page

    Vautier - portrait - Gabarit

    René Vautier

    Chappedelaine - portrait - Gabarit

    Soazig Chappedelaine

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