Qu'est-ce qu'on va penser de nous ?

les parents à table

Quand son père lui dit Il n’y a pas de honte, hein Lucile ! à propos du métier de balayeur qu’il a exercé, il met justement le doigt sur le cœur du problème. La honte, ce malaise né lorsque Lucile est entrée au collège, et qui a enflé malgré elle au fil de ses si brillantes études. À l’aube d’un avenir promis parmi la business élite, Lucile Coda a préféré tout plaquer et, une caméra en main, regarder d’où elle vient. Qu’est-ce qu’on va penser de nous ? nous emmène à la rencontre de ses parents, jeunes retraités actifs et amoureux.

Ce film touchant par la sincérité et la simplicité qui s’en dégagent nous fait réfléchir sur notre position dans la société, le mépris de classe et le sentiment cruel de décalage qui s’immisce quand on sort de sa condition.

Pourtant, à observer Philippe et Viviane se raconter, on a vite fait de se (re)dire qu’il y a plutôt urgence à voir le mérite là où il est vraiment.

FILM

QU'EST-CE QU'ON VA PENSER DE NOUS ?

de Lucile Coda (2023 - 69')

Il a été ouvrier, cantonnier, balayeur. Elle a toujours été secrétaire. Mes parents s’inquiètent : pourquoi n’ai-je pas de travail après de longues études si chères ? En mêlant le récit autobiographique à des instants de vie familiale, je tente de retranscrire le chemin parcouru entre rêves d’ascension sociale et désillusion.

>>> un film produit par Emmanuelle JACQ et Gilles PADOVANI, Mille et Une Films

〝 Un jour, j’ai méprisé mon milieu et je tente d’en déterminer la cause. C’est contre le sentiment de mépris dont font preuve les classes dominantes que j’ai envie de raconter ces vies qui n’entrent pas dans les cases de l’ascension sociale, du quand on veut on peut et du mérite individuel. 〞

Lucile Coda, réalisatrice
À PROPOS

Explorer les carcans

Lucile Coda résume son parcours, ce qui l’a amenée à prendre une caméra, et ce qu’elle a voulu montrer au travers de son documentaire.

Un jour, mon père a cessé d'être le cantonnier du village pour partir travailler en ville. Il quittait une place centrale dans la petite communauté qu'était notre village, où tout le monde le connaissait, pour devenir un employé parmi d’autres, anonyme. Pire, il était devenu balayeur. Certes, en tant que cantonnier il l'avait toujours été, mais cette fois c'était différent : il ne faisait plus que ça.

L’année de mes onze ans, moi aussi je suis partie en ville, quittant mon école primaire de village pour un collège de centre-ville. À la rentrée scolaire, lorsque les professeur·e·s nous faisaient remplir un formulaire où devaient apparaître les professions de nos parents, j'ai commencé à mentir. Pour mon père, j’écrivais employé de mairie. Je mentais aussi à propos de ma mère : ça ne faisait pas assez sérieux hôtesse d'accueil. Alors j’écrivais secrétaire dans l'espoir qu'on l’imagine secrétaire de direction. En plus, je n'étais jamais sûre de l'orthographe d’accueil, j'aurais eu honte de faire une faute. C'est au sein de ce collège de centre-ville, parmi ces filles et fils de médecins, que commença la honte. Les filles et fils de médecins avaient-ils honte de ne pas être filles et fils de chirurgien·ne·s ?


À l’école, je m’efforçais de devenir quelqu’un d’autre, de quitter mes manières de campagnarde, de perdre mon accent. C’est de cette honte qu’est née chez moi une curiosité, un désir d’étudier, de voir le monde. Bref, je voulais m’en aller au plus vite pour ne plus ressentir ça. Après le bac, j’ai quitté le village. Ma route était toute tracée : classe préparatoire, école de commerce, CDI.

Filmer mes parents, c’est faire découvrir des personnes joyeuses, chaleureuses et souvent drôles. C’est me demander comment j’ai pu avoir honte, c’est interpeller le·a spectateur·rice sur les causes de ce sentiment, c’est interroger la société. Un jour, j’ai méprisé mon milieu et je tente d’en déterminer la cause. C’est contre le sentiment de mépris dont font preuve les classes dominantes que j’ai envie de raconter ces vies qui n’entrent pas dans les cases de l’ascension sociale, du quand on veut on peut et du mérite individuel. Guidée par la conviction que l’intime est politique, je veux filmer pour explorer les carcans, ceux dont d'autres se servent pour nous faire rester à notre place et ceux qu’on cultive nous-mêmes. Pour m’en libérer, et d’autres avec moi.

Une histoire d'émancipation

Lucile Coda raconte ses choix de réalisation dans un entretien.

Pourquoi avoir choisi l’autobiographie filmée pour parler de votre expérience d’ascension sociale ?

À mon arrivée à Paris, c’est grâce à des rencontres que j’ai découvert le cinéma documentaire. Même si j’étais cinéphile depuis le lycée grâce au dispositif Lycéens au cinéma, je ne connaissais pas du tout le documentaire. J’ai adoré la liberté qu’il y avait dans les formes et les narrations. Tout à coup, ça me paraissait possible de faire un film, il suffisait d’avoir une caméra et un micro, pas d’avoir fait une école de cinéma ou d’avoir un réseau.

Alors que je travaillais dans le marketing dans le centre de Paris, à 25 ans, j’ai commencé à écrire un texte autobiographique. L’idée était de raconter un parcours de changement de classe, d’explorer les thèmes de la honte sociale en confrontant ces souvenirs au présent de mes parents. Faire un film me permettrait de questionner mon parcours mais surtout de faire face à mes parents, de leur dire ce que je n’aurais jamais osé dire sans caméra, de leur donner la parole.

L’écriture du film n’aurait pas été possible si je n’avais pas lu La place d’Annie Ernaux. Ce livre m’a donné la légitimité de raconter mon histoire familiale et a mis des mots sur ce que je ressentais. Le contexte politique de l’époque a aussi joué un rôle. Un mois après le début de l’écriture du film, le mouvement des Gilets jaunes a commencé et le mépris social était un sujet de société très discuté, tout cela m’a motivée à poursuivre la création du film. Enfin, il y avait un événement que je voulais absolument filmer : le départ à la retraite de mon père. C’était le début du tournage.

Pourquoi avoir choisi de filmer seule ?

J’ai choisi de filmer seule car, au début, ça me semblait la manière de filmer qui me ferait accéder au plus haut niveau d’intimité chez mes parents. J’ai acheté une caméra légère et facile à utiliser pour être réactive. J’ai appris à filmer en filmant. Cela m’a procuré beaucoup de plaisir. D’une certaine façon j’ai redécouvert le décor de mon enfance à travers la caméra. Filmer seule est aussi lié à une contrainte économique. Quand j’ai commencé à tourner, je n’avais pas de producteur·rice·s donc pas d’argent pour payer une équipe. À la fin du tournage, j’ai travaillé avec une ingénieure son. Mes parents prenaient plus au sérieux le tournage quand elle était présente, ils se rendaient plus disponibles. J’ai constaté que ça ne nuisait pas à l’intimité du tournage, ça créait simplement une dynamique différente.


Vous avez une façon très tendre de filmer vos parents et votre complicité à tous les trois. Réaliser ce premier film avec eux, était-ce une manière de continuer de mettre à l’œuvre, de partager votre émancipation avec eux ?

Le sujet de l’émancipation est au cœur du film. Le film parle de devenir adulte, de vivre son homosexualité, de trouver sa voie professionnelle, du rapport parents-enfant.

M’émanciper de l’école de commerce a été un long processus. Quand on entre en école de commerce, il est difficile de tout quitter parce qu’on a investi de l’argent, on s’est endetté. Derrière nous, on a passé des années à avoir bien travaillé à l’école pour arriver à cet objectif. En chemin, on s’est conformé, on a intériorisé des valeurs de la culture dominante. Après tous ces efforts, la désillusion que j’ai vécue sur le marché du travail était violente parce que, politiquement, je rejetais désormais toutes les valeurs que véhiculait le monde du commerce et je ne croyais plus en la méritocratie. J’étais en colère. Le film m’a permis de m’éloigner de ce monde.

Pour mes parents, je crois que l’émancipation a eu lieu une fois le film terminé. Alors que je pensais qu’entrer dans le monde du cinéma serait une deuxième rupture entre mes parents et moi. Le fait qu’ils accompagnent le film lors des projections nous a rapprochés, dans le sens où ils connaissent mieux mon travail, mon quotidien. Selon ses mots, ma mère ne se serait jamais imaginée parler en public devant une salle de cinéma. Elle l’a fait pour moi et, au final, elle s’en est sentie émancipée. J’ai été très touchée. J’ai réussi quelque chose.

Ce film raconte plus largement notre époque et, notamment, la nouvelle génération et son rapport au travail. Qu'en pensez-vous ?

Pour de multiples raisons, dont l’écologie et la remise en cause du système capitaliste, les jeunes générations se posent de plus en plus de questions sur le sens qu’ils vont donner à leur travail. Et ils n’ont pas forcément l’envie, ou même la possibilité, de faire carrière dans le même domaine toute leur vie. Le cas de ma mère qui a travaillé dans la même entreprise au même poste de ses 19 ans jusqu’à la retraite, aux 35h, sans réelle promotion, me parait impossible aujourd’hui.

Parallèlement, pour les jeunes issus de milieux populaires, il y a une sorte de colère à avoir vu leurs parents travailler sans avoir été considérés, et pas seulement sur le plan financier. Pourtant mon père valorise le travail par-dessus tout. Nous ne partageons pas le même discours à ce sujet. Ce rapport au travail engendre chez moi de la culpabilité : j'ai toujours l'impression qu’en comparaison du travail que produisent mes parents, ce que je fais, ce n'est pas vraiment du travail. Faire un film, c'est pourtant beaucoup de travail.

En grandissant, à l’école, j’ai intégré que la réussite passait avant tout par l’accomplissement dans le travail intellectuel. Ce film est aussi le fruit d’une réflexion sur la revalorisation du travail manuel. Le cinéma me plait parce que c’est une pratique qui nécessite un savoir théorique et pratique.

BIOGRAPHIE

Lucile Coda

portrait de Lucile Coda

Lucile Coda est née en 1993 à Besançon. En 2023, elle réalise son premier film : Qu’ est-ce qu’on va penser de nous ?, un documentaire autobiographique qui questionne la notion d’ascension sociale. Lucile accompagne également l’écriture de films documentaires d’autres auteur.ices en tant que script doctor et mène des ateliers cinéma en milieu scolaire.

REVUE DES MÉDIAS

Cultures de classe

ARTE RADIO 🎧 (2025-50') >>> Podcast Vivons heureux avant la fin du monde, Chacun son beauf : à quoi sert le mépris de classe. Dans cet épisode, Delphine Saltel croise le récit de Rose Lamy (Ascendant beauf, Seuil, 2025) et l’enquête du sociologue Félicien Faury sur les électeurs du RN en PACA. Une réflexion politique et musicale qui interroge nos snobismes et leur rôle dans les fractures électorales.

PARLEZ-VOUS CINEMA ? 🎬 (2025-25') >>> Web-émission présentée par Juliette Poulain. À l’occasion de la sélection de son film au 44e Festival international du film d’Amiens, Lucile Coda évoque Qu’est-ce qu’on va penser de nous ?, la genèse du film, ses inspirations, le déroulement du tournage.

INA 🎬 (2025-12') >>> Apostrophes. Annie Ernaux présente son livre La place, Prix Renaudot 1984.

LE CLUB DE MEDIAPART 📝 (2023) >>> Les Écrans documentaires. Entretien avec Lucile Coda.

COMMENTAIRES

  • 11 février 2026 21:06 - Laurence Le Léannec

    Bonjour,
    Je tiens à remercier KUB pour m'avoir fait découvrir (entre autres) ce film de Lucile Coda. Je lui souhaite d'en réaliser de très nombreux, de continuer à nous donner à voir le monde avec sa délicatesse de regard, sa réflexion et son authenticité. Laurence

CRÉDITS

avec Viviane et Philippe Coda
réalisation, image, son Lucile Coda
montage Marie Bottois

mixage Pablo Salaün
étalonnage Denis Le Paven
musique originale La Chasse – Ana Servo

coproduction Mille et Une Films, VDH Production, TVR
avec le soutien du CNC, la Région Bretagne, la Région Bourgogne-Franche-Comté, de la Procirep-Angoa, de la Sacem et de la Ville de Besançon

Artistes cités sur cette page

portrait de Lucile Coda

Lucile Coda

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