Tout est temporaire

fille sur son téléphone

La joie de vivre

Le sourire de Zu Zu est si rayonnant que l’on peut instantanément tomber sous son charme. C’est ce qui est arrivé à la réalisatrice de Tout est temporaire, dont le coup de foudre pour son héroïne est communicatif. Leur rencontre se passe au Myanmar, ex-Birmanie, pays voisin de l’Inde, rongé par une interminable guerre civile. Un contexte sinistre irradié par le sourire de Zu Zu, dont l’insouciance n’est qu’apparente, son but dans la vie étant de devenir policière, pour protéger les gens de la barbarie. Le regard de Juliette Klinke se repaît de la joie de vivre de cette gamine en passe de quitter l’enfance. Quand le pays bascule dans l’état de siège, elle deviendra sa bouée de sauvetage.

Tout est temporaire est donc à la fois une fenêtre ouverte sur une actualité qui nous est quasi inaccessible par les médias traditionnels, et aussi le journal d’une expatriée qui, se rendant là-bas, n’avait pas prévu d’y faire un film. De ce hasard est né une pépite documentaire.

FILM

TOUT EST TEMPORAIRE

de Juliette Klinke (2024 - 64')

Juliette, en voyage au Myanmar, rencontre Zu Zu, une jeune fille de 17 ans qui voudrait entrer à l’université, pour devenir policière. Une forte relation se crée entre les deux femmes, qui les aidera à partager et vivre ensemble le coup d’État militaire de février 2021.

>>> un film produit par Charlotte KLINKE et Gaspard VIGNON, Marmotte Productions

Zu Zu voulait que le monde entier voie le film, que les gens sachent ce qui se passe au Myanmar.〞

Juliette Klinke, réalisatrice
À PROPOS

Coup de foudre et coup d’État

Juliette Klinke raconte l’histoire de son film, de sa vie au Myanmar et de sa relation avec Zu Zu et sa famille.

J’ai rencontré Zu Zu dans le quartier où j’habitais, elle vendait de la nourriture au bord de la route, cuisinée le matin même avec sa maman. À mon arrivée au Myanmar, je me sentais très seule, loin de chez moi, de mes repères, de mes habitudes. Personne ne parlait ma langue ni même l’anglais. J’avais dû mettre en pause la plupart de mes projets cinématographiques et cela me faisait peur. Au début, je m’enfermais dans ma chambre pour essayer d’écrire. Mais j’avais besoin de contact, de comprendre et rencontrer mon environnement. J’ai commencé à prendre des cours de birman, des cours de guitare en birman, à faire du vélo dans les rues et accueillir les rencontres. Zu Zu, ça a été comme un coup de foudre. On avait envie l’une comme l’autre de se rencontrer, c’était palpable, mais la communication par la parole était difficile. Son anglais était limité et mon birman encore plus. Je me suis rendue régulièrement dans son échoppe, j’y passais de plus en plus de temps à jouer avec les enfants, à tenter de discuter avec elle, puis j’ai voulu filmer ce que nous vivions, comme des souvenirs pour elle et pour moi. À ce moment-là, je ne pensais pas faire un film.

Comment la famille de Zu Zu vous a-t-elle intégrée ?

Le lien qui s’est construit avec sa mère et sa sœur était comme une évidence. Je pense que nous avions toutes envie de nous rencontrer et de mieux nous connaître. Elles ont vite compris que je passais une bonne partie de mes journées seule et elles m’ont accueillie dans leur quotidien. Bien plus tard, la mère de Zu Zu m’a dit que notre rencontre l’avait aidée à se reconnecter à sa fille. C’est comme si j’avais été la grande sœur, le trait d’union entre la mère et la fille en opposition.

Comment avez-vous vécu le coup d’État ? Avez-vous eu peur ?

C’est très bizarre de vivre quelque chose d’aussi soudain et radical. Je crois que j’avais du mal à intégrer ce qui était en train de se passer. J’ai eu peur par moment, car tout était possible. D’être auprès de Zu Zu m’a beaucoup aidée, je passais la majorité de mon temps avec elle et nous parlions de beaucoup de choses ensemble. Nous sommes devenues de plus en plus proches.


Aviez-vous peur de sortir votre caméra ?

Oui, après le coup d’État, je sentais qu’il fallait que je sois prudente. Tout était politique et les avis divergeaient. Il y avait de plus en plus de mouchards (informateurs de la junte), alors tout le monde se méfiait de tout le monde. De plus, comme étrangère j’étais visible.

Ce film ne parle pas seulement du coup d’État militaire, il raconte aussi comment Zu Zu le vit, comment il bouscule sa vie et comment notre amitié le traverse. Dans ma manière de filmer, je suis très proche de Zu Zu, elle et sa famille s’adressent à moi comme s’il n’y avait pas de caméra, je suis dans leur quotidien. Je trouvais nécessaire d’assumer ma présence en hors-champ. De plus, en partant au Myanmar, beaucoup de gens ont projeté que j’allais être inspirée et faire un film. À chaque fois je réfutais cette idée car je trouvais absurde et éthiquement incorrect de débarquer dans un pays dont je ne connaissais rien et commencer à filmer les gens. Pourtant la vie a fait les choses autrement, il était alors d’autant plus important pour moi que l’on sente mon point de vue, que l’on comprenne que ce film est né d’une histoire d’amitié à laquelle je veux rendre hommage.

Comment avez-vous pu faire ce film sans risquer la vie de Zu Zu ou sa famille ? 

Quand le coup d’État est arrivé, j’étais déjà connue dans le quartier comme l’étrangère qui passait son temps chez Zu Zu et sa famille, donc à ce niveau-là il n’y avait rien d’étrange. J’ai pris beaucoup de précautions par rapport aux moments et aux lieux de tournage mais aussi en cachant mes rushes. Et j’ai veillé à ce que l’on ne puisse pas situer Zu Zu et sa famille. Ce n’est d’ailleurs pas son vrai prénom et la ville n’est pas citée.

Quel avenir souhaitez-vous pour votre film ?

Évidemment qu’il soit vu. On parle très peu du Myanmar et ce qu’il s’y passe. Pourtant c’est vraiment compliqué en ce moment, c’est une violente et complexe guerre civile. Le film est aussi une manière de parler de la guerre au sens plus large, de l’amitié et de l’adolescence au milieu de tout cela.

Est-ce que Zu Zu a pu voir le film ? Comment a-t-elle réagi

C’était impensable pour moi de le faire voir à d’autres personnes avant elle et sa famille. Nous avons trouvé un moyen pour envoyer un lien sécurisé puis le supprimer directement. Ils ont été très touchés par le film. Elle et sa mère ont beaucoup pleuré. Ça leur a rappelé aussi tout ce que nous avons vécu, ce que nous avons partagé. Zu Zu m’a dit qu’elle voulait que le monde entier voie le film, que les gens sachent ce qu’il se passe au Myanmar.

Êtes-vous toujours en contact ? Comment va-t-elle ?

Avec les moyens de communications actuels, nous arrivons à nous donner des nouvelles régulièrement. Mais la situation là-bas est très difficile. À cause des combats violents, Zu Zu et sa mère ont dû fermer leur échoppe et fuir. Elle va tout de même essayer d’entrer à l’université ailleurs, mais je sens que c’est très difficile pour elle de se préoccuper de ses études quand tout le pays va mal et que sa famille est dans une situation très instable.

BIOGRAPHIE

Juliette Klinke

Klinke - portrait - Gabarit

Scénariste et réalisatrice diplômée de l’Institut des arts de diffusion, en Belgique, Juliette Klinke travaille entre la Suisse et la Belgique. Elle participe également à des projets en tant qu’assistante réalisatrice, renfort mise en scène ou coach enfant. Ses deux premiers courts métrages de fiction, Nelson et Les Dauphines, ainsi que son dernier court métrage documentaire, Dans le silence d’une mer abyssale (2021), ont été sélectionnés et primés dans des festivals internationaux.

REVUE DES MÉDIAS

Filmer le Myanmar ou la Birmanie

RTS 🎧 (2025-55’) >>> Podcast Vertigo. En partant pour le Myanmar en 2020, la cinéaste suisse Juliette Klinke est loin de se douter des bouleversements que s’apprête à vivre le pays. Juliette Klinke est l’invitée d’Anne-Laure Gannac.

FRANCE INFO 🎬 (2021-4’) >>> Trois choses à savoir sur le coup d'État en Birmanie

24 HEURES 📝 (2025) >>> Derrière la caméra. Deux sœurs à l’affiche pour conquérir le cinéma suisse. Juliette et Charlotte Klinke sont liées par le septième art. Leur documentaire Everything is Temporary, dans les salles et bientôt à la RTS, a été réalisé par l’une et produit par l’autre.

COMMENTAIRES

    CRÉDITS

    réalisation et écriture Juliette Klinke
    image Nalia Giovanoli, Baptiste Dussert

    montage son, mixage Stéphane Chapelle
    étalonnage Rodney Musso
    VFX Jean-Baptiste Perrin
    musique originale Pinky Htut Aung

    production Marmotte Productions
    avec le soutien de la RTS, SRG SSR, Ciné Forom, la Loterie romande, la Confédération suisse, l’Office fédéral de la culture OFC, la Société suisse des auteurs

    Artistes cités sur cette page

    Klinke - portrait - Gabarit

    Juliette Klinke

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