2 ou 3 choses que je ne sais pas d'elle
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07/01/2027
À rebours des clichés
En 1967, Jean-Luc Godard sortait Deux ou trois choses que je sais d'elle. 55 ans plus tard, Sabrina Idiri Chemloul réalise son court métrage : Deux ou trois choses que je ne sais pas d'elle. De Marina Vlady à Emma Boulanouar, de Paris à Brest, l’on retrouve la thématique du bonheur présumé dans le mariage, la question des rapports femme-homme avec un arrière-plan politique, à l’époque le Vietnam, aujourd’hui l’islam.
L’histoire ici se déroule le jour de l’Aïd, la fête musulmane marquant la rupture du jeûne du Ramadan. Une histoire qui nous révèle les tourments intérieurs de Lila, jeune femme qui balance entre rigorisme religieux et sensualité, essayant de comprendre comment les autres s’en sortent avec les injonctions contradictoires de la doctrine religieuse et de la vie telle qu’elle se manifeste, en soi et autour de soi.
2 OU 3 CHOSES QUE JE NE SAIS PAS D'ELLE
2 OU 3 CHOSES QUE JE NE SAIS PAS D'ELLE
de Sabrina Idiri Chemloul (2022 - 23')
Lila est contrariée. Lila n’a pas la tête à voir du monde. Lila se pose des questions. Lila s'éclipse. Lila a besoin de paix. Lila est une fille. Lila est une sœur. Lila est une amie. Lila est une amoureuse.
>>> un film produit par Marion BARRÉ et Soyo GIAOUI, La Cellule Productions
〝Portrait d’une adolescente qui se cherche et essaye d’exister entre premiers émois, rapport au corps et rapport aux autres.〞
Un contrepoint aux représentations
Un contrepoint aux représentations
Sabrina Idiri Chemloul propose un récit initiatique sur le rapport au corps, à la foi et à la famille, loin des clichés, pour interroger ce que ces gestes disent de notre époque et de nous-mêmes.
J’ai composé, par touches successives, le portrait d’une adolescente qui se cherche et essaye d’exister entre premiers émois, rapport au corps et rapport aux autres.
Le personnage de Lila est à la fois mystérieux et complètement familier. Elle est mystérieuse par sa manière de se dérober, au sens propre, comme au sens figuré. Familière par ses états d’âme, typiques de cette période, au seuil de l’âge adulte.
En accompagnant Lila et en plongeant le public dans l’intimité d’une famille maghrébine, j’ai souhaité offrir un contrepoint possible aux représentations dont elles sont parfois captives, et proposer une expérience du regard qui serait différente.
Nos identités en perpétuel mouvement
Nos identités en perpétuel mouvement
Sabrina Idiri Chemloul répond aux questions de KuB.
Comment en êtes-vous venue à mettre en scène cette période particulièrement bouillonnante de la vie, entre l’adolescence et l'âge adulte ?
2 ou 3 choses que je ne sais pas d’elle s’inscrit dans mon intérêt pour les histoires non officielles, les identités diasporiques, et, principalement, pour un thème, au cœur de ma pratique artistique, qui est celui de la quête et de la construction de soi. L’adolescence est l’un des territoires de cinéma les plus féconds, parce qu’elle condense à elle seule une série de tensions fondamentales : le corps qui change, le désir qui surgit, les liens familiaux qui peuvent se reconfigurer, la naissance d’un rapport au monde et la nécessité de se construire un regard propre.
Cette période m’intéresse car elle est une zone de passage, un seuil instable entre des identités possibles. Tout y est à vif — émotions, injustices, désirs, révoltes. C’est souvent le moment de la perte de l’innocence, où un personnage commence à voir le monde tel qu’il est et à se positionner dans ce monde, à faire des premiers choix. L’adolescent·e conteste instinctivement les règles, les normes, les assignations dans lesquelles il ou elle ne se reconnaît pas. En ce sens, cela en fait une figure fondamentalement politique.
Dans 2 ou 3 choses que je ne sais pas d’elle, à travers Lila, un personnage dont la manière d’être au monde est perçue comme contraire aux valeurs de la République française, et qui est au cœur d’une controverse majeure en France depuis plus de trente ans, j’utilise le voile comme un leurre adressé au regard pour mieux l’exposer, le détourner et le reconstruire.
Filmer cette adolescente-là, cette jeune fille que personne ne semble comprendre, me permet d’aborder d’autres questions que celles auxquelles on pourrait communément s’attendre. Il ne s’agit pas de questionner le choix de Lila, d’entamer une énième discussion vaine et creuse, mais d’être avec Lila, devenir Lila, essayer de percevoir ce qu’elle-même questionne, et peut-être, se souvenir, que Lila est simplement ce qu’elle est ; une fille, une sœur, une amie, une amoureuse sur le chemin de sa propre vie.
Pourquoi avoir choisi la fiction pour traiter ce sujet ?
La fiction est la forme que je préfère, principalement pour des raisons éthiques. Le documentaire, par sa responsabilité envers le réel, est souvent contraint. Filmer des personnes dans leur intimité pose immédiatement une question morale. La fiction me permet de parler du réel sans exposer des vies réelles. Elle protège les personnes filmées. Elle me permet d’imag-iner, d’inventer des histoires à partir d’une observation fine et précise des choses, des êtres, et des relations qu’ils et elles entretiennent. Elle me permet de refuser le voyeurisme ; d’incarner des états intérieurs ; de rendre visible les tensions muettes ; de chercher le vrai sensible, plutôt que factuel ; de condenser plusieurs vécus dans un seul corps. Inspirée à la fois de personnes réelles et de moi-même, je peux, grâce à la liberté offerte par la fiction, composer, par touches successives, le portrait de Lila mais aussi de chaque personnage.
En fiction, le public n’est pas face à quelqu’un de réel. Il n’a pas à juger une situation vraie. Il peut s’abandonner à l’identification. On ne regarde pas une ado, on redevient ado. On ne regarde pas les sœurs de Lila, on est une sœur. On ne regarde pas le frère de Lila, on est un frère. On ne regarde pas la maman de Lila, on est une maman, etc. Le documentaire a parfois servi à observer, à classifier, à expliquer. La fiction me permet de politiser le regard, dans le sens de prendre conscience que regarder n’est jamais neutre, de décider comment on regarde, et qui est rendu visible ou invisible. À travers mes films, j’essaye de faire de la manière de regarder un acte conscient, qui interroge les rapports de pouvoir, refuse les évidences, et ouvre un espace où des subjectivités complexes peuvent exister sans être simplifiées.
Et en même temps, j’aspire à opérer ce déplacement profond du regard sans discours idéologique. La fiction m’apporte cette liberté de le faire. Je ne dis pas au public Voilà ce qu’il faut penser. Je fais confiance à son intelligence sensible pour percevoir que les émotions, les choix que l’on fait ne sont pas uniquement psychologiques mais produits aussi par des contextes sociaux, historiques, géopolitiques.
Ce choix est aussi pour moi une façon de sortir d’une assignation qui m’est faite, en tant que cinéaste racisée, d’adopter une approche sociologique, de réduire les individus à des rôles lisibles, de transformer les existences en exemples, pour produire une analyse, une explication, un savoir. J’ai pris conscience, peu à peu, en développant mes projets de films, qu’il est attendu de moi que je traduise un monde pour un regard dominant. L’institution nourrit un fantasme : Puisque tu viens de là, tu dois nous dire la vérité sur ce monde. Or, si j’ai choisi dans ma vie le chemin des artistes, c’est pour exercer ma liberté de m’exprimer et d’exister en dehors d’injonctions, notamment celles qui reproduisent une hiérarchie des regards.
J’exerce donc ma liberté formelle et j’essaye plutôt de maintenir la complexité ; restituer une subjectivité ; faire exister un je irréductible. Le je du titre peut à la fois être le mien et celui de ceux et celles qui regarderont le film. Il peut aussi être le je de chaque personnage mais aussi celui de Lila. 2 ou 3 choses que je ne sais pas d’elle peut suggérer mille choses, mille points de vue. Ce titre exprime mon désir de laisser subsister des zones d’inconfort où l’on accepte de ne pas tout comprendre.
Mon film est donc un geste à la fois intime, personnel et complètement tourné vers les autres, car motivé par le désir de rencontrer un public. Il s’agit de poser un regard sur nous-mêmes et sur ce qui constitue notre paysage commun, d’interroger l’actuel et s’en servir comme d’un matériau cinématographique, pour nous faire écouter ce que le monde a à nous dire.
En quoi votre connaissance de nombreux pays a -t-elle influencé votre approche ?
J’ai vécu et grandi sur plusieurs continents ; Europe, Afrique, Amérique. Cela a sans doute façonné mon regard et l’a rendu attentif aux formes singulières que prennent des expériences humaines communes. J’ai appris très tôt à circuler entre plusieurs mondes, qui ne sont ni homogènes, ni stables. La diversité des contextes socio-politiques dans lesquels j’ai baigné m’a appris que toute identité est située, relative, en perpétuel mouvement ; le résultat d’expériences et de strates multiples qui s’entrecroisent et qui peuvent être parfois aux antipodes les unes des autres.
Cela m’a rendue sensible à la manière dont des structures, en apparence différentes, fabriquent des vulnérabilités semblables. L’empathie naît alors de cette reconnaissance partagée, et non d’une illusion d’universalité. C’est pourquoi je conçois le cinéma comme un espace dans lequel laisser le spectateur se forger sa propre relation au récit et aux personnages, réels ou fictifs. Si dans la vie nous sommes toutes et tous renvoyé·e·s à des identités et constructions préétablies, mes films refusent de les fixer. Ils sont les mondes dans lesquels je joue avec ce qui est attendu de moi pour aller où bon me semble.
Avez-vous un nouveau projet en route ?
Ce court métrage n'aurait pu se produire sans la confiance de la région Bretagne qui a été la première à me soutenir. J'ai gardé, depuis, un lien fort avec la Bretagne. J'ai notamment eu la grande joie de faire partie de la dernière session de La Fabrique des Mondes sériels, au sein du workshop Bâtir un concept de série organisé par le Groupe Ouest. J'ai pu y préciser les premières fondations de mon projet de série, Au dîner de Paris, grâce à des intervenants extraordinaires. J'espère que ce nouveau projet suscitera l'intérêt de la Région Bretagne lorsque l'écriture sera finalisée.
Je suis également candidate à la résidence d'écriture Ty Films pour un long métrage documentaire en développement, Nos [vies] invisibles. Pour ce projet très intime, conçu à partir d’archives personnelles qui se déploient entre la France, l’Algérie et les États-Unis, je suis également très ouverte à l’idée d’envisager un partenaire de coproduction en Bretagne. Qui sait ? Peut-être que j’y poserai un jour mes valises et que j’en ferai mon pays de cœur.
En tout cas, j’ai envie de dire à la Bretagne que je l’aime et lui exprimer aussi ici mon immense gratitude.
Propos recueillis le 29/12/2025
Sabrina Idiri Chemloul
Sabrina Idiri Chemloul
Après une enfance entre Marseille, Metz, Oran et Paris, Sabrina Idiri Chemloul se forme au cinéma au sein de l’Atelier de cinéma expérimental de l’Etna en réalisant un premier court métrage à partir de photos et d’images d’archives. Installée à Montréal puis à New York, elle réalise un second court métrage et collabore à de nombreux longs métrages et séries comme scripte.
À Paris, elle écrit un premier scénario de long métrage et entre en résidence à l’Atelier Grand Nord et Méditalents. C’est à Brest qu’elle réalise le court métrage 2 ou 3 choses que je ne sais pas d’elle. En parallèle, elle réalise une installation vidéo dans le cadre d’une exposition au centre d’Art contemporain de Malakoff, de juin à novembre 2021. Elle développe actuellement son premier long métrage documentaire et prépare l’écriture d’une série et d’autres projets de fiction.
S'apprendre soi-même
S'apprendre soi-même
FRANCE CULTURE 🎧 (2015-62') >>> Podcast Cultures d'Islam, Pourquoi portent-elles le voile ? Et si la meilleure façon de comprendre pourquoi certaines musulmanes de France mettent un voile était de le leur demander ? C'est ce qu'a entrepris Faïza Zerouala en recueillant 10 témoignages qui mettent bien en évidence la force et les difficultés de ce choix.
OUEST-FRANCE 📝 (2023) >>> Sabrina Idiri Chemloul a présenté son premier court métrage, à Dinan.
FRANCE INFO 📝 (2025) >>> On va perdre des gamines ! : la proposition de loi sur l'interdiction du voile en compétition divise le monde sportif amateur.



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